
Ballalaba si j’y suis
(Quelque part au milieu de nulle part, entre Braidwood et Cooma, NSW)
Il avait fait très doux ce jour-là. Le ciel s’était promptement débarrassé en un seul grand bâillement des derniers vestiges de nuages qui obscurcissaient son horizon. Les graminées sifflotaient, le soleil bourdonnait en sourdine un petit air enlevé et le vent ébouriffait les eucalyptus. Ballalaba Creek s’effilochait entre les ajoncs de la rive. Le lit de galets, chatouillé par une multitude de vaguelettes à peine formées, se tortillait et tressautait en étouffant ses rires.
Il avait fait très doux ce jour-là. Le goudron avait baissé les bras et la piste déroulait sa poussière de nids de poules en ornières. Il soufflait comme un air de Far West sur la prairie et il ne manquait guère plus que quelques troupeaux de tumbleweed traversant la piste dans un grand roulement d’épines pour transformer Kroket en fringant destrier et Thèse en Sergent Garcia. Deux bushmen à cheval guidaient un troupeau de vaches vers de plus vertes prairies, un vieux pont de bois blanchi de soleil, poli par le vent, craquait et tremblotait sous la brise. Il n’était, comme chaque jour depuis bien des décennies, qu’hésitation jusqu’à la moindre de ses échardes, pétrifié par l’envie folle de se laisser aller à plonger, la pile la première, dans le creek glougloutant à ses pieds.
Une vieille bicoque de bois, de tôle, de briques et de broc soupirait, posée au beau milieu des herbes jaunies, tout au bord d’un bout d’étang qui faisait le bonheur des libellules vrombissantes et de quelques familles de grenouilles dodues. Ses trois cheminées prenaient les oiseaux et le ciel à partie, clamant tout haut le confort douillet des soirées blotties au coin de l’âtre. Le toit avait depuis longtemps laissé couler ses derniers espoirs, striant ses pans ondulés de traces de larmes amères essuyées d’un coup de vent rageur. Il n’y avait qu’à tendre l’oreille pour surprendre le lent murmure de la maison esseulée et attraper au vol quelques bribes du passé. La vieille bâtisse ressassait ses tendres souvenirs du temps d’avant, du temps où ses murs résonnaient de rires et de tous ces sons si doux qui font les maisons vivantes. Las, déplorait-elle, il n’y avait depuis longtemps plus que les kookaburras pour rire aux éclats installés sur le rebord d’une fenêtre aux vitres disparues.
Bien vite, cependant, chaque brique, chaque menue planche de bois semblait se ragaillardir, les écailles de peinture se lustraient et les cheminées bombaient le torse : des humains à portée de voix, il fallait faire bonne impression ! Peut-être remarqueraient-ils la pancarte déposée tout près il y a si longtemps, usée jusqu’à la trame par les assauts répétés du soleil et des averses, peut-être même décideraient-ils de gommer les larmes du toit et d’adoucir les crevasses des murs ? Il n’y avait brusquement plus de murmures mélancoliques étouffés mais une mélodie joyeuse, toute d’éclats de souvenirs pimpants qui enveloppait jusqu’à la moindre particule de poussière, lovant la prairie dans un halo délicatement doré de bonheurs anciens dans lesquels se blottir pour quelques heures.
Il avait fait très doux ce jour-là. Et il nous tarde que la douceur revienne enfin pour retourner près de la si jolie ferme chantante et voir à nouveau Ballalaba si nous y sommes…