
Te souviendras-tu ?
Te souviens-tu ? Te souviens-tu, mon amour ? Te souviens-tu de nos espoirs, de ces espoirs trop grands, si grands qu’on ne pouvait que les saisir à pleines mains ? Et de ces peines, ces peines plus grandes encore, si immenses qu’on s’y est perdus, un peu ?
Oh, souviens-toi, mon amour, souviens-toi.
Te souviens-tu des nuages qui filaient loin de nos plaines asséchées, du chant du vent dans les herbes craquantes de chaleur et du murmure de la terre qui s’écaille sous les assauts d’un ciel chauffé à blanc ? Te souviens-tu de l’odeur piquante, chaude et poivrée des eucalyptus qui explose sur la langue ? Peux-tu encore sentir la caresse mordante de la poussière sur ta peau, le souffle d’air brûlant qui emportait avec lui nos rêves de pluie ? Te souviens-tu de la plainte des champs de blé crissant de soif, te souviens-tu de ces aubes tout juste écloses qui scintillaient, déjà vibrantes de chaleur ? De ces étincelles qui naissaient de rien, de ces étincelles insatiables qui grandissaient soudain et dévoraient tout sur leur passage ? De ces immensités exsangues, saupoudrées de cendres, de ces immensités dévastées, épuisées, où la vie renaissait pourtant déjà ?
Oh, souviens-toi, mon amour, souviens-toi.
Te souviens-tu des petits matins craquants de froid, te souviens-tu ? Te souviens-tu de ces longues journées brumeuses, blottis tout contre le poêle, à écouter le vent furieux s’arc-bouter contre les murs ? De ces immensités de givre à peine mouchetées, de loin en loin, de quelques galets pointant le bout émoussé de leurs arêtes ? De ces longues veillées d’agnelage qui disaient le printemps si proche ? De ces longues veillées et de ces sursauts soudains quand résonnait le glapissement des dingos ?
Oh, souviens-toi, mon amour, souviens-toi.
Te souviens-tu de nos veillées ? De ces récits des temps d’avant que les enfants dévoraient des oreilles, bouche bée, incrédules ? De ces temps d’avant qu’on ne regrettait pour rien au monde, de ces drôles de temps d’avant où l’on se perdait en espoirs un peu fous ? De ces espoirs qui disaient une autre vie, un autre monde ? Te souviens-tu des frissons qui nous chatouillaient la nuque un beau matin de mars, lorsqu’enfin le bateau s’est extirpé de la vieille Europe ? De ces rêves que nous avons si longtemps bercés, de ces rêves touchés du doigt ? De ces récits si fous qui nous emportaient, loin, si loin, vers ces terres mystérieuses, si fertiles, si sauvages, qui n’attendaient déjà plus que nous ? Te souviens-tu de ces rêves qui couraient dans un monde dont nous ne savions rien, un monde dont les contours ondoyants nous demeuraient si flous, un monde dont même les noms nous étaient inconnus ? De ce monde si nouveau dont il nous a fallu tout apprendre, tout découvrir ?
Oh, souviens-toi, mon amour, souviens-toi.
Te souviens-tu du soupir si doux de la terre sous la pluie ? Te souviens-tu des nuées de pétales qui incendiaient les prairies ? De ces roses, de ces blancs, de ces jaunes, de ces mauves et de ces bleus qui disaient le renouveau ? De ces nuages soudain si nombreux qu’ils en masquaient l’horizon, de leurs grondements terrifiants et du martèlement rageur de leurs innombrables poings sur un sol qui se recroquevillait ? Te souviens-tu des champs noyés, des creeks furieux, bouillonnants de colère ? Te souviens-tu de ces colères si soudaines et du calme qui les suivait ? De ces foisonnements d’insectes, d’oiseaux et de fleurs, de ces exubérantes explosions qui ne duraient que le temps d’un clignement d’œil ?
Oh, souviens-toi, mon amour, souviens-toi.
Te souviendras-tu, mon amour ? Te souviendras-tu ? Te souviendras-tu de nos rêves ? Te souviendras-tu de cette vie si rude, si belle et si terrible qu’elle aurait pu nous piétiner, qu’elle y est parvenue, un peu ?
La dernière récolte, les derniers moutons, les derniers espoirs qui s’échouent, épuisés par trop de luttes. Les tout derniers espoirs déposés dans un petit carré de terre, tout au bord de la maison construite de bric, de broc et d’amour, recouverts de quelques poignées de cailloux blanchis de soleil. Ces espoirs laissés là, abandonnés à cette terre dont nous avons tant rêvé, abandonnés à l’immensité d’une plaine qui les recouvre déjà d’un voile de poussière et d’oubli. Plus rien, plus rien d’autre que des souvenirs et quelques murs résonnant des échos de nos rêves.
Oh souviens-toi, mon amour, souviens-toi de nos espoirs.